FIG-Gate: un résumé

Résumé des évènements concernant la controverse actuelle liée à la FIG (Fédération Internationale de Gymnastique)

Ceci représente les faits selon les informations connues  de notre part au 28 juillet 2017. Nous sommes ouverts à toute information venant compléter ou corriger ce résumé.

24.02.2017: La FIG (dont le siège est à Lausanne) annonce dans un communiqué de presse vouloir créer une discipline inspirée par le parkour.

31.03: Parkour UK (fédération nationale britannique), accuse la FIG de vouloir s’approprier le parkour, et menace de saisir le TAS (Tribunal Arbitral du Sport, Lausanne également).

18.04: la FPK (fédération française) s’associe à cette démarche.

21.04: La FIADD annonce son support à cette démarche.

04.05: APEX Movement, entreprise de Parkour américaine, annonce une compétition de parcours d’obstacle sprint (OCS) à Montpellier avec la FISE et l’appui de la FIG, JUMP Freerun, ainsi que The Mouvement. Cette discipline est censée se distinguer du parkour, pourtant tout y ressemble : organisé par des organisations de parkour, avec des participants tous traceurs et traceuses, vidéo d’annonce contenant essentiellement des extraits de vidéos de parkour… APEX estime pouvoir se prévenir d’une confusion entre leur évènement et le parkour. Cela dit, de nombreux pratiquants doutent de leur capacité à contrôler et conserver cette distinction. La FPK n’avait pas été prévenue, pas plus que les pratiquants de Montpellier. Tout le processus semble donc peu transparent.

05.05: il semble que la FIG a proposé le parkour comme discipline pour les JO de Tokyo 2020. Dans un entretien (maintenant retiré), le secrétaire général de la FIG dit que « les groupes de Parkour ne sont pas organisés. Leur esprit est de rester non-organisé. Mais ils veulent la compétition. Je suis persuadé que la FIG est la fédération internationale la plus qualifiée pour développer le Parkour. » Au mépris des (nombreuses) organisations qui existent déjà, et de la multitude (peut-être une majorité) des pratiquants qui ne veulent pas de la compétition.

06.05: le magazine International Gymnast estime dommage de promouvoir le parkour au lieu des disciplines qui font partie de manière légitime et depuis longtemps de la FIG.

10.05: Selon son communiqué de presse, la FIG prévoit d’organiser également des Coupes du Monde dès 2018 et Championnats du Monde dès 2020. Il est également annoncé que la FIG développera des pratiques non-compétitives.

11.05: Parkour NZ, la fédération néo-zélandaise s’associe à la démarche de Parkour UK.
Parkour Generations montre son support avec le #notgymnastics.

12.05: APA (Australian Parkour Association, équivalent d’une fédération nationale) s’associe à la démarche.
Malik Diouf, pourtant membre de The Mouvement, affirme ne pas avoir été tenu au courant des évènements, et ne pas avoir pris part aux décisions.

13.05: Face à la controverse, APEX annule sa participation à l’évènement de Montpellier.
L’ADD Academy prends position contre la FIG, avec le #wearenotgymnastics.

15.05: Malik Diouf adresse une lettre à la FIG.

16.05: Charles Perrière et Florian Busi communiquent via la page facebook Parkour International

18.05: l’ADD Academy et Chau Belle prennent position contre la FIG.
La WFPF/IPF prennent position contre la FIG.

19.05: Laurent Piemontesi prend position contre la FIG.
Une lettre ouverte signée par des organisations allemandes est adressée à la FIG.

20.05: les athlètes censés participer à la compétition se retirent et prennent position contre la FIG.

21.05: Parkour South Africa prend position contre la FIG.

22.05: une lettre ouverte signée par des organisations suisses est adressée à la FIG.
Une pétition est lancée par MÜV Mag. Une pétition francophone est également publiée sur change.org.

24.05: selon MÜV Mag, JUMP Freerun ne serait pas directement en contact avec la FIG, mais est sous contrat pour l’évènement.

25.05: Yann Hnautra prend position contre la FIG.

26.05: l’association finlandaise prend position contre la FIG.
Des organisations suédoises prennent position également.

27.05: ParkourUK adresse une seconde lettre à la FIG.

28.05: L’évènement FISE a été maintenu malgré tout. Peu d’informations sont disponibles. Les résultats n’ont pas été publiés, et la FISE n’a partagé aucune photo ou vidéo de l’évènement.
Eugene Minogue (Parkour UK) publie un document  indiquant très précisément l’intention d’ajouter le parkour à la FIG, notamment en dissolvant The Mouvement pour que tout soit rassemblé sous la FIG.
Parkour Singapore prend position contre la FIG.

29.05: La communauté Argentine prend position contre la FIG.
Les premières photos de l’évènement FISE sont publiées, et sont cible de moquerie de nombreux pratiquants.

30.05: Vidéo de l’évènement FISE publiée sur la chaîne youtube et la page facebook de la FIG. Elle sont rapidement retirées. Une nouvelle version est disponible ici.
Article de la FIG  annonçant un grand succès de l’évènement, et prétendant être engagée dans la communication avec ceux « prêts à collaborer ».

31.05: Des organisations espagnoles prennent position contre la FIG.
Idem pour la communauté danoise.
Correspondance entre la FIG et Parkour UK rendue publique par Parkour UK.

02.06: Malik Diouf donne des informations sur The Mouvement.
Parkour International annonce l’ouverture d’une plateforme destinée à promouvoir le débat démocratique au sein du parkour.

05.06: la fédération Polonaise prend position contre la FIG.

07:06: Parkour International ouvre un forum pour le débat « démocratique.

08.06: des organisations italiennes prennent position contre la FIG.

09.06: communiqué de presse de la FIG.
L’organisation israélienne prend position contre la FIG.

15.06: la communauté mexicaine prend position contre la FIG.
La communauté colombienne prend position contre la FIG.

16.06: La communauté autrichienne prend position contre la FIG.

21.06: la communauté indonésienne prend position contre la FIG.

28.07: Parkour International annonce une série de « consultations » « continentales » de la FIG avec des représentants du parkour.

The Mouvement, organisation qui représente (représentait) le parkour auprès de la FIG, est une organisation qui manque de transparence. Composée à l’origine de plusieurs fondateurs du parkour, Sébastien Foucan, Chau Belle et Williams Belle s’en distancient rapidement. Il semble qu’actuellement les membres actifs sont David Belle, Charles Perrière, Mark Cooper et Florian Busi. The Mouvement n’a pas publiquement donné signe de vie depuis la controverse.
Parkour International a depuis pris le relais, mais même leur forum demeure inutilisé, et sans réponses.
La FIG n’a pas directement répondu publiquement aux critiques et allégations, seulement posté une « news » sur leur site montrant David Belle, Charles Perrière et le président de la FIG ensembles, « sur la même longueur d’ondes ». Le 09.06 elle a simplement annoncé que ce n’était jamais dans son intention de s’approprier unilatéralement le parkour; que les réactions négatives étaient largement infondées; que ses portes restent ouvertes à celleux qui « souhaiteraient collaborer ».

Les enjeux de cette controverse sont vastes, peu certains, difficiles à résumer, et souvent dépendront des sensibilités et intérêts de chacun. Il n’en sera donc pas question ici, du moins tant qu’il n’y a pas plus d’informations disponibles. Vous pouvez vous faire votre propre avis en consultant les liens ci-dessous. En tous les cas, au vu du manque de transparence et de communication des institutions et individus concernés, la méfiance est de mise. Les opposants leur sont nombreux, s’unissant malgré leurs différences d’une manière assez unique dans l’histoire du parkour. S’il n’est pas tenu compte de ce mécontentement, on peut fortement douter de la légitimité et de la capacité de la FIG et de The Mouvement à organiser le monde du parkour.

Références

FIG

Communiqué de presse du 24.02.17

Communiqué de presse du 10.05.17

Communiqué de presse du 09.06.17

FIG President and Parkour founders on the same wavelength, 20.05.17

FIG Obstacle Course Cup a huge success, 30.05.17

Vidéo de l’évènement FISE sur la chaîne de la FIG (retirée après critique des traceurs). Nouvelle version.

APEX Movement

On competition and collaboration

APEX Ends Collaboration with FIG & Cancels APEX INTL

Parkour UK

Première prise de position, 31.03.17
Seconde lettre et annexes, 26.05.17
Correspondances, 31.05.17

Prises de position contre la FIG

FPK

Nouvelle-Zélande

Australie

Afrique du Sud

Allemagne

Suisse

Finlande

Suède

Singapour

Argentine

Espagne

Danemark

Pologne

Italie

Israël

Mexique

Colombie

Autriche

Indonésie

IPF/WFPF

Athlètes devant participer à l’évènement FISE

ADD Academy / Chau Belle

Malik Diouf

Laurent Piemontesi

Yann Hnautra

Photos de la FISE

Photos

Résumés et opinions

FPK, La communauté se mobilise pour conserver son indépendance

Access Parkour, Is the FIG trying to steal parkour ?

Access Parkour, FIG-Gate the story so far

Access Parkour, How to save parkour a beginners guide

AlwaysOnTheMove, Concernant le lien avec le CIO

Move Free, Parkour, traceurs and the FIG-gate

Valentin Dubois, Résumé (Vidéo)

Damien Puddle, Lessons from other action sports

 

Pour une promotion du parkour féminin

Le parkour est une discipline ouverte à tous types de pratiquants. L’entrainement est adaptable pour les enfants comme adultes, femmes comme hommes. En effet, il s’agit d’un entrainement qui a pour but une amélioration personnelle physique comme mentale. Mais le parkour, pour un non-initié, est souvent perçu comme un sport extrême, comportant des risques et demandant une condition physique hors du commun. Cette image est intimidante pour les novices, n’osant pas forcément s’exposer à de tels risques, ou ne voulant pas se voir échouer par manque de condition physique. Ceci est particulièrement un obstacle à la pratique féminine, et c’est un constat dans la plupart des régions du monde que les femmes sont quasi-absentes du parkour. Or pour une femme, la pratique du parkour a de réels impacts sur soi, ainsi que sur la discipline et la place de la femme dans la société. Nous verrons ici quels sont les obstacles majeurs à la pratique féminine du parkour, pourquoi il semble nécessaire de faire la promotion du parkour féminin, puis quelles solutions peuvent être mises en place pour faciliter l’initiation des femmes à cette discipline. Je cite ici des exemples d’associations qui travaillent activement à la promotion du parkour féminin, à Londres et à Lausanne car ce sont ceux que j’aie pu rencontrer dans ma pratique personnelle.

Pourquoi il est nécessaire de développer le parkour féminin

En proposant à certaines femmes de mon entourage de s’essayer à un entrainement de parkour, j’ai pu constater qu’il y a une réelle appréhension de leur part due premièrement à un manque de condition physique. Les réponses comme « je n’ai pas assez de force », « je ne suis vraiment pas sportive », ou « mais il faut être super fort pour faire ce genre de choses » sont extrêmement courantes de la part des femmes (comme des hommes d’ailleurs). Un premier obstacle rendant l’appréhension particulièrement prononcée chez les femmes est l’image des traceurs dans les médias[1]. En effet, ils montrent des pratiquants extrêmement avancés, principalement des hommes, démontrant leurs capacités physiques et mentales avec une aisance déconcertante. Il est donc difficile pour une femme de s’imaginer pratiquer le parkour. Les femmes ont commencé à pratiquer le parkour en moyenne plus tard que les hommes. Alors que la discipline existe depuis le début des années 90, très peu de femmes la pratiquent depuis plus de 10 ans[2]. Il est donc difficile de trouver des femmes dans les médias démontrant des capacités similaires à celles des hommes. Les femmes ont non seulement un statut de minorité dans la discipline, mais manquent également de modèles auxquels s’identifier.

Ceci explique en partie le deuxième obstacle à la pratique féminine qu’est la croyance qu’elles ne seront jamais capables de développer la même force physique que les hommes. Il est vrai qu’un corps féminin est statistiquement différent d’un corps d’homme, aux niveaux anatomique et hormonal, et que les femmes pratiquent plus rarement des sports de puissance, de force et de vitesse, ce qui creuse encore l’écart entre les genres. Une grande partie de cette différence n’est pas innée ou naturelle, mais simplement due à des expériences différentes de l’activité physique. Cela n’empêche qu’il sera souvent plus difficile pour une femme de développer les mêmes capacités physiques en termes de puissance dans les jambes ou dans les bras. Un exemple typique de ceci est le « climb-up » qui est un mouvement nécessaire pour se hisser en haut d’un mur. Il demande beaucoup de force dans les bras, mais aussi de coordination et de technique. La force requise sera acquise à travers l’entrainement et un manque de force peut être en partie compensé par une meilleure application de la technique et une bonne coordination. La force est effectivement un aspect important de la pratique, mais elle s’acquiert peu à peu et elle n’est pas la seule qualité qui entre dans la pratique du parkour.

Troisièmement, et peut être l’obstacle le plus répandu et difficile à surmonter, les regards extérieurs sont une source d’appréhension pour beaucoup de pratiquantes (débutantes ou non). Le corps des femmes dans le sport est souvent sexualisé, que ce soit à travers certaines marques de vêtements proposant des tenues plus courtes ou décolletées (et peut être moins bien adapté aux demandes du sport), jusqu’aux commentaires sur les athlètes qui concernent bien plus leur apparence physique que leurs performances. De ce fait, pratiquer un sport dans la rue, sous les yeux de tous, est aussi potentiellement une source d’anxiété. Les traceuses de Glasgow notent qu’à cause du harcèlement de rue, il devient stressant pour les femmes d’être visible dans l’espace public, spécialement en faisant du sport[3]. Pour les femmes pratiquant déjà la discipline, il est aussi commun d’avoir peur du regard d’autres traceurs ou traceuses plus expérimentés. Il est donc important de prendre en compte le fait que la peur du jugement est extrêmement difficile à surmonter, et est lié à l’idée précédemment expliquée de faiblesse physique ou mentale. Les regards extérieurs, qu’ils viennent de pratiquant/es du parkour ou de passants, sont donc un obstacle non négligeable pour beaucoup de femmes.

Il semble donc nécessaire de faire la promotion du parkour féminin dans le but de faire évoluer la façon dont les femmes font l’expérience des espaces publics. En effet, les femmes pratiquant le parkour créeront des liens affectifs avec certains endroits qui étaient source de peur, ou avaient une mauvaise connotation[4]. L’entrainement donne une raison d’être visible dans des endroits dans lesquels les femmes n’iraient pas habituellement et de créer des liens positifs avec ceux-ci. C’est une façon pour elles de s’approprier les espaces publiques et de contrôler la façon dont elles les habitent. Pour les regards extérieurs, l’image d’une femme se déplaçant dans la ville de façon subversive et avec confiance est très puissante. Elle peut signifier qu’elles maitrisent leur utilisation de l’espace et donc leur place dans la ville[5].

La pratique du parkour féminin peut être une façon pour les femmes de ne pas subir les stéréotypes féminins. Puisque la discipline demande des attributs traditionnellement masculins, les femmes la pratiquant peuvent sembler ne plus rentrer dans les conventions sociales dictant que les femmes sont fragiles, émotives et sensibles. Les traceuses développent des caractéristiques qui sont généralement associées aux hommes comme la force, le courage, la détermination… et s’éloignent de certaines caractéristiques stéréotypiquement féminines que sont la fragilité, la douceur, la faible tolérance à la douleur. Cela a pour effet d’émanciper les pratiquantes de certaines idées préconçues sur les femmes. Or ce peut être également perturbant pour la société puisque beaucoup d’attributs définissant les femmes ne sont plus systématiquement applicables aux traceuses. Certaines sont confrontées à des commentaires du type « tu n’es pas une vraie femme ». Il est donc particulièrement intéressant pour les femmes de pratiquer le parkour, ne serait-ce que pour faire évoluer les stéréotypes et les constructions sociales des genres, en particulier le concept de féminité[6].

Le parkour a des effets positifs sur le corps et l’esprit de tous ses pratiquants. L’entrainement étant à la fois physique et mental, il aide à construire une personne solide, capable de se confronter à divers obstacles. L’augmentation des performances physiques et la confrontation aux risques que peut comporter la discipline donnent aux pratiquantes comme aux pratiquants beaucoup de confiance en soi et de satisfaction. En se focalisant sur leur progrès, les appréhensions mentionnées plus haut sur leur supposé manque de force et les regards extérieurs se dissipent petit à petit. Le parkour permet aux femmes de prendre confiance en leurs capacités physiques et mentales, tout en augmentant leur sens d’estime de soi.

La pratique féminine peut être également très bénéfique pour la communauté du parkour. En effet, les femmes ont une sensibilité différente aux espaces publics et donc auront une interprétation et une façon de bouger différente de celle des hommes. Elles peuvent donc influencer ou ouvrir la pratique de la communauté à plus de possibilités et apporter une diversité dans la façon de voir les espaces et de s’y mouvoir. Il est par exemple intéressant de constater que certaines femmes travaillent plus souvent des enchainements dans les structures de barres, en travaillant non pas en force ou en puissance, mais plutôt avec des subtilités techniques et du « flow ». Il est important ici que les traceurs s’intéressent aux particularités de la pratique féminine. Ainsi, les traceuses peuvent être une source de créativité, et peuvent s’entrainer avec les hommes de façon à s’influencer les uns les autres. Le but n’étant pas de créer un parkour masculin et un parkour féminin, mais plutôt d’amener de la diversité dans la pratique.

Comment promouvoir le parkour féminin ?

La promotion du parkour féminin passe en premier lieu par la mise à disposition d’un environnement sécurisant. En effet, il est important que les femmes osent se lancer, et venir à un premier entrainement[7]. Pour cela, il est possible de créer un entrainement pour les débutants, qui a l’avantage de ne pas séparer les femmes des hommes, et de faciliter l’intégration de nombreuses catégories (individus plus âgés, peu sportifs, etc.), pas seulement celle des femmes. Les entrainements pour débutants sont moins intimidants pour toutes les personnes ayant des appréhensions à commencer le parkour et il sera donc beaucoup plus facile de s’essayer à la discipline avec d’autres débutants, plutôt que dans un entrainement « tous niveaux »[8]. « Tous niveaux » implique que les débutants sont les bienvenus, autant que les traceurs confirmés, mais la peur du jugement mentionnée précédemment devient l’obstacle principal à surmonter. Cependant, cet obstacle se dissipe si l’entrainement est labellisé pour débutants. Même si certains participants progressent et ne sont plus des débutants, cela crée un environnement dans lequel une femme débutante se sentira plus à l’aise. Un inconvénient d’un entrainement pour débutant est qu’il doit être beaucoup plus structuré avec des exercices fixes et déterminés par un coach, qui devient un professeur. Il semble important que les débutants puissent avoir une structure dans leur entrainement, mais aussi qu’ils développent leur sens de créativité et de curiosité vis-à-vis de l’environnement. J’ai personnellement choisi pour commencer à pratiquer le parkour de me rendre à un cours pour débutants en extérieur avec Parkour Generations à Londres. Je me sentais plus en sécurité de penser que l’entrainement était adapté aux débutants, même si certains participants à ce cours avaient déjà de l’expérience. Ces cours étaient en effet très structurés ce qui m’était utile au début, pour apprendre les techniques, mais après quelques mois, je souhaitais plus d’autonomie dans mon entrainement pour pouvoir explorer par moi-même mes capacités et mon environnement.

Une deuxième option serait de créer des entrainements féminins. Dans ce cas-là, les femmes débutantes s’entrainent avec des traceuses de tous niveaux. Un avantage de ce système est que les regards des hommes sont écartés[9]. De plus, les femmes ont souvent des appréhensions similaires et c’est plus rassurant de recevoir des conseils de traceuses plus expérimentées, qui ont déjà vécu ces peurs et appréhensions. Les entrainements féminins permettent aux débutantes d’apprendre d’autres femmes, qui ont expérimenté certaines difficultés auxquelles les hommes ne sont pas confrontés. Il est aussi important que les débutantes puissent avoir l’exemple de traceuses expérimentées auxquelles elles peuvent s’identifier. Ces entrainements permettent également de donner une visibilité à la pratique féminine, puisque les femmes n’y ont alors pas le statut de minorité, qui risque de les rendre invisibles ou de leur donner un statut d’exception (« cette fille fait du parkour, mais c’est une exception » ; « elle est forte, mais ce n’est pas une fille comme les autres (ou pas vraiment une fille) »). Les réticences à appliquer cette option sont principalement dues à la peur de diviser la communauté et de séparer les femmes des hommes[10]. En effet cela aurait l’effet inverse de celui recherché, qui est d’apporter de la diversité et de la mixité dans la discipline. C’est pourtant cette option qu’a choisi d’adopter Parkour Lausanne pour encourager les femmes à rejoindre la discipline. Un an et demi après l’ouverture de cet entrainement, la population féminine de l’association a beaucoup grandi. Il y avait alors que trois ou quatre femmes dans l’association (soit moins de 10%), alors qu’elles sont aujourd’hui une vingtaine et représentent un tiers de l’association. Pour beaucoup d’entre elles, l’entrainement féminin était moins intimidant pour débuter, mais une fois à l’aise, presque toutes s’entrainent également aux entrainements mixtes. En effet, les entrainements féminins et mixtes sont identiques dans leur contenu (échauffement collectif, apprentissage des techniques, entrainement personnel) ce qui signifie que les femmes s’entrainent comme les hommes le feraient sans que le cours soit plus facile. Il parait important que les entrainements ne soient pas adaptés au sexe des pratiquants, mais plutôt que chacun puisse progresser à son rythme. L’organisation de session féminines ponctuelles, comme le International Women’s Parkour Weekend à Londres est aussi une bonne façon de permettre aux pratiquantes novices et confirmées de différents horizons de se rencontrer et de partager des idées sur l’entrainement, ainsi qu’au sujet de la place des femmes dans le parkour, la promotion de la pratique féminine et ce qu’elle implique pour la communauté du parkour.

Comme dit plus haut, le contenu des entrainements féminins et masculins peut être généralement identique. Il peut tout à fait avoir lieu en extérieur, ainsi qu’être exigeant physiquement et techniquement. Les femmes qui veulent tracer peuvent avoir un intérêt pour des pratiques masculines, cela ne sert donc à rien de vouloir féminiser la pratique ou de les surprotéger. Il faut néanmoins faire attention aux caractéristiques des pratiquantes. Il est nécessaire de les focaliser sur leurs atouts (pour les motiver) sans pour autant négliger leurs points faibles. Les femmes ont tendance à se reposer plus sur leurs os et articulations et moins sur leur musculature que les hommes, étant donné qu’elles ont en moyenne moins de force et d’expérience dans ce genre d’activité physique. Il faut donc sans doute prendre plus de temps pour développer leurs points faibles, et notamment apprendre de bons amortis. Elles sont également plus à risque de genou valgum (genoux qui rentrent vers l’intérieur notamment lors des sauts), ce qui nécessite une attention particulière étant donné les risques de déchirure ligamentaire qui s’y joignent. Généralement, cela se corrige avec le développement de la force et l’apprentissage de bonnes techniques.

Il est également important pour promouvoir la pratique féminine du parkour de la rendre visible, notamment dans les médias. Publier et partager des vidéos de qualité de traceuses contribue à rendre visible les femmes de la discipline, et d’inspirer d’autres femmes à s’y essayer. Il n’est pas nécessaire d’être une traceuse confirmée pour publier des vidéos ou photos. Au contraire, il semble important de montrer la progression des pratiquantes et que toutes les étapes du développement physique et mental des traceuses soient valorisées. De même, pour permettre à toutes de trouver des modèles auxquelles s’identifier, il serait bien de montrer la diversité de morphologies ou de styles vestimentaires, par exemple. À Londres, Parkour Generations a mis en place She Can Trace dans le but de promouvoir le parkour féminin, et plus largement, apporter du soutien et de la visibilité aux traceuses. She Can Trace encourage les femmes de tous horizons et de tous niveaux à partager leurs progrès grâce a un hashtag (#shecanTRACE) ce qui a pour but d’encourager les femmes à bouger sans avoir peur du jugement ou de l’échec.

Il s’agit aussi de faire attention aux éventuelles attitudes sexistes ou virilistes, qui risquent d’être excluantes non seulement pour les femmes, mais plus généralement pour tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans une telle forme de masculinité. Par exemple, pourquoi ne pas faire porter les commentaires sur une traceuse sur ses mouvements (et non sa tenue, son corps, ou sa situation amoureuse) dans le but de mettre en avant ses performances physiques[11], autant que face à un homme ?

Finalement, donner des responsabilités aux femmes, par exemple pour donner des échauffements et entrainements, coacher les débutant(e)s, ou intégrer le comité des associations ou l’organisation des groupes a également son intérêt. Il convient également d’encourager leur auto-organisation. Non seulement cela contribue à leur motivation, au développement de certaines compétences et à la création d’une communauté féminine, mais cela permet de les intégrer plus largement à la communauté du parkour, et d’éviter des attitudes paternalistes à leur égard…

Conclusion

Les obstacles à la pratique féminine du parkour et les solutions proposées ici ne sont évidemment pas les seuls valables, mais elles semblent être les plus communes. On peut rappeler brièvement ces solutions pour promouvoir le parkour féminin :

  • Créer un environnement de pratique régulier et sécurisant pour permettre une entrée facilitée dans la discipline.
  • Ne pas créer des formes de parkour spéciales pour les femmes, mais ne pas non plus négliger les spécificités, besoins et envies de chacun et chacune.
  • Il est important de montrer des modèles féminins et de donner des responsabilités aux femmes, mais l’enseignant peut être un homme, en particulier si aucune femme ne peut encore remplir ce rôle.
  • Parler de manière directe et personnelle aux intéressées : étant donné que tout le monde a des idées préconçues sur le parkour, il ne suffit pas d’écrire que l’entrainement est ouvert à tous et à toutes. Il faut prendre le temps de décrire les méthodes d’entrainement que l’on utilise, en quoi il n’est pas nécessairement dangereux, ce que le parkour peut leur apporter…
  • Mettre en avant la présence féminine dans le parkour via des évènements, des photos, vidéos, etc. Vous pouvez notamment trouver d’excellents exemples dans cette playlist.

Il ne reste plus qu’à encourager tout traceur, groupe ou association à faire les premiers pas pour encourager la pratique féminine. Un engagement même minimal dans ce sens peut avoir des effets positifs immédiats, et notre discipline en a grand besoin.

Léonie Brodmann

Notes

[1] Angel Julie, « Turning up and taking part »

[2] Beecroft Brianne, « 5 ways to support female athletes »

[3] Fiona B, « Who’s city? Our city! »

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Angel Julie, « Manhood parkour, a quick response to parkour, masculinity and the city, by Jeffrey L. Kidder », 2013.

[7] Angel Julie, « Turning up and taking part »

[8] Ibid.

[9] Fiona B, « Why no boys? (sometimes) »

[10] Ibid.

[11] Henry Max, « 6 things parkour girls wish guys would stop doing »

Bibliographie

Parkour et environnement

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Dans cet article, je vais m’intéresser à la relation des traceurs à leur environnement, en mobilisant à la fois mon expérience de pratiquant et la littérature académique à laquelle j’ai eu accès. Il a pour but d’approfondir la compréhension de la discipline, mais également d’aborder des thématiques et problèmes plus larges rendus visibles par le parkour.

Introduction

Commençons par une définition : le parkour est à la fois une méthode d’entrainement consistant à se renforcer physiquement et mentalement en franchissant des obstacles, et une méthode de déplacement visant à franchir des obstacles d’une manière efficiente et sûre. Cette discipline peut se pratiquer en milieu rural aussi bien qu’en milieu urbain. Elle a d’ailleurs émergé dans les milieux naturels, de par sa filiation avec la méthode naturelle de George Hébert. Il s’agissait d’un entrainement en milieu ouvert, non contrôlé, devant favoriser l’adaptation à tout type d’environnement. C’est sous cette forme que la pratique a été transmise par Raymond Belle à sa famille, avant d’être transposée sur l’architecture urbaine par David Belle et ses compagnons de jeu de l’époque1. La pratique semble maintenant s’être mieux développée en zone urbaine et son image y est fortement attachée, et cela pour plusieurs raisons. La relative homogénéité de l’architecture urbaine tout d’abord, qui permet d’appliquer un vocabulaire de mouvement restreint à des situations présentant des invariants : surfaces identiques, lisses, parallèles, droites, généralement stables et solides, rendent le mouvement plus facilement prédictible, et facilitent ainsi la gestion du risque. Une question de population et des aspects pratiques ensuite : le fait que plus de la moitié de la population mondiale habite, travaille, vit en milieu urbain contribue à son développement en zones urbaines. Le parkour donne la possibilité aux pratiquants de bouger au sein de leur vie quotidienne, évitant de devoir se déplacer en des lieux détachés et éloignés, et les centres des villes sont des zones accessibles et médianes, facilitant les rencontres entre les pratiquants. Il y a donc un effet simplement géographique, les périphéries ne pouvant que difficilement devenir des centres. Une raison de visibilité, finalement. La pratique en ville ne passe pas inaperçue des passants, et un plus grand nombre de pratiquants en ville signifient plus de vidéos filmées en ville, ce qui renforce l’image d’une pratique urbaine. Mais c’est également en ville que les mouvements du parkour semblent le moins à leur place (sauf dans quelques espaces dédiés), ce qui rend la pratique plus étrange, intéressante, novatrice et subversive. En comparaison le milieu « naturel », est moins codifié, fonctionnellement plus neutre, et les représentations du parkour n’y ont pas la même force. Les médias (notamment dans la publicité) exploitent ce côté novateur, subversif et urbain de la discipline, avec également une volonté de montrer des lieux sensationnels, beaux, mémorables ou connus2. Cela a certainement contribué à donner l’impression que le parkour se pratique sur des toits d’immeubles. Les traceurs (pratiquants du parkour), pourtant, s’entrainent dans des lieux d’apparence beaucoup plus anodine, ayant leurs propres critères pour choisir leurs « spots », et la pratique n’a rien d’urbain par essence. Néanmoins, au vu des facteurs énumérés ci-dessus, c’est principalement la pratique urbaine qui nous intéressera dans cet article.

Espace absolu, espace social

Quoi de plus inerte et neutre qu’un amas de béton ? L’espace qui nous entoure est généralement conçu comme une simple étendue physique, concrète, matérielle : c’est ce qu’on appellera l’espace absolu. Mais on ne peut le réduire à cela, car il n’est jamais un simple décor neutre dans lequel les actions humaines ont lieu. En utilisant l’espace, l’homme lui attribue en effet des fonctions, des valeurs, des codes, des normes, une histoire : c’est ce qu’on appellera l’espace social. Pour être dit clairement : l’espace social est ce que l’on en fait et dépend donc directement des relations sociales qui ont lieu en son sein. L’espace est alors directement producteur de sens, et reproducteur de mécanismes et dynamiques sociales.

Pour des exemples très concrets, prenons l’environnement construit. La construction d’un bâtiment nécessite un design, et son existence physique, matérielle, ne peut donc pas être simplement détachée des aspects sociaux de sa conception. L’environnement construit est là pour servir les besoins de la société, mais plus précisément, pour servir les intérêts de ceux qui peuvent investir dans la réalisation des projets architecturaux3. Il serait par conséquent plutôt surprenant si l’architecture ne reflétait en rien les valeurs et les besoins de ceux qui ont permis sa construction. L’architecture peut avoir pour but manifeste de symboliser et matérialiser le pouvoir ou des valeurs culturelles, d’une manière évidente lorsqu’il s’agit de monuments4. Les monuments permettent notamment de donner forme à une mémoire collective, en fonction de certains buts comme le patriotisme. Pensons également à la ségrégation raciale, ou celle opérée sur les SDF dans nos villes actuelles, qui se fait toujours en partie par l’environnement construit. Cela est en fait valable pour toute forme de « nuisibles » ou marginaux: systèmes anti-skate, mobilier urbain délibérément inconfortable, dispositifs de harcèlement auditif (comme le Mosquito), et dans un registre plus banal, mais toujours efficace : murs, barrières et grillages en tous genres. Au-delà de leur fonction matérielle, ces éléments ont une fonction symbolique qui peut être lue différemment par chacun : une barrière est un symbole compréhensible pour plus ou moins tout le monde, mais les systèmes anti-skate seront principalement repérés par les skateurs. Certains groupes sociaux (p.ex. les propriétaires) peuvent ainsi imposer matériellement (à travers l’environnement construit) et discursivement (à travers un savoir concernant les manières appropriées de se comporter dans certains lieux) leur vision de ce qui est ordre et ce qui est désordre, et leur vision devient dominante, acceptée et approuvée5. Cette vision de la ville est renforcée par le simple fait qu’elle se matérialise en elle : il y aura effectivement peu de mendiants dans un lieu organisé pour éviter leur présence, et par conséquent la dissonance entre la vision dominante et sa réification dans la ville est généralement faible… la vision dominante semble donc être « vraie » et évidente. Les alternatives, elles, deviennent invisibles, impensables, inarticulables. L’environnement construit exclut, marginalise certaines possibilités tout en en encourageant d’autres, et ce faisant normalise les relations sociales en son sein6. Il existe évidemment toujours une marge de manœuvre, mais contenue dans certaines limites : certaines activités ou manières d’être sont rendues réellement difficiles ou impossibles par la configuration des villes. De même, il s’agit de ne pas oublier que cette relation fonctionne dans les deux sens : si l’architecture influence les comportements, les comportements agissent également sur l’architecture.

Pour ce qui nous concerne, on peut simplement constater qu’il y a une forte régulation du mouvement en ville. Il y a tout d’abord des législations et des règles, concernant les excès de vitesse, l’accès à certaines zones, ou encore la manière de se mouvoir dans ces zones (interdiction du flânage ou du jeu). Mais on ne peut légiférer sur tout, et il n’y a pas de législation sur les manières appropriées d’utiliser un escalier tout comme il n’est pas illégal de marcher en arrière dans la rue. Pourtant un certain nombre de normes sociales déterminent les manières appropriées d’utiliser l’environnement urbain (et son propre corps), au point que les utilisations alternatives pourront sembler illogiques, voire tout bonnement impensables, et seront réprimées à un certain degré sans pour autant être illégales. Pour pouvoir se déplacer en ville, il est nécessaire d’incorporer ces règles et normes, et elles deviennent donc normales et généralement non questionnées : ce sont des évidences. Notons que l’influence de l’environnement ne s’arrête pas aux simples comportements : l’espace influence également la manière dont on se construit en tant qu’individu, et participe à notre perception des autres. Pour les exemples les plus évidents, il suffit de penser à la façon dont on intègre des éléments géographiques lorsqu’il s’agit de raconter notre biographie, ou les manières dont on perçoit différentes personnes selon leur origine, le quartier dans lequel elles travaillent, etc. La construction et la connaissance de soi sont inséparables de l’espace dans lequel on évolue : « si je vais dans tel quartier, je m’y sentirai à l’aise, mais je serais mal perçu si j’entrais dans cet autre édifice, et je n’ai pas les moyens de me payer l’entrée de celui-là : qu’est-ce que cela dit de moi ? »

Parkour Vision

En un sens, le monde est rempli d’objets qui conditionnent (parfois consciemment, mais le plus souvent inconsciemment) les chemins que nous empruntons. Pour la plupart des gens, ce ne sont pourtant pas des obstacles, mais simplement des formes et des objets sans utilité7, évidents et neutres. Ce n’est que pour le traceur que le monde devient empli d’obstacles : un obstacle est ce qui s’oppose à notre trajectoire et il suffit de prendre des trajectoires improbables pour que de simples éléments du mobilier urbain deviennent véritablement des obstacles. Le parkour rend donc visibles certains éléments anodins de l’environnement, au moment même où ils deviennent pertinents pour l’activité du traceur. Du vide entre deux immeubles à un rebord de trottoir, en passant par des rochers ou des arbres, tout peut devenir un obstacle selon les compétences et l’imagination ; et c’est le fait de pouvoir concevoir tout objet comme un obstacle qui permet le parkour.

Les anglophones usent fréquemment d’un terme qui, il me semble, n’est pas utilisé en français8 : parkour vision. Avec l’expérience, les pratiquants se mettent à percevoir leur environnement différemment, à le percevoir à travers le prisme du parkour. Ce qui peut sembler une simple façon de parler n’en est pas une : une étude9 montre que les traceurs expérimentés anticipent plus facilement leur capacité à franchir un obstacle que des novices, et estiment la hauteur des murs comme étant plus basse que lorsque cette estimation est faite par des novices. Il y a en effet une relation entre capacité d’action et perception de l’espace ; de manière générale la plupart des gens surestiment les distances verticales par rapport aux distances horizontales10, mais selon la même étude cette illusion n’existe pas chez les traceurs lorsqu’ils évaluent les distances dans leur environnement. Percevoir le monde en fonction de nos capacités a un avantage certain : cela permet d’assurer notre sécurité, en ne tentant pas des actions qui semblent littéralement hors de portée. Quoi qu’il en soit, ce phénomène fonctionne en limitant le champ des actions que l’on pense possible, et volontairement ou non, les traceurs tendent à le bousculer (pour eux-mêmes, mais peut-être aussi chez les éventuels spectateurs). Par conséquent, si le parkour est une manière novatrice de se mouvoir, c’est également une manière innovante de percevoir l’environnement, et les deux sont intimement liés.

Tout n’est cependant pas affaire seulement de mesure et de distance. Nous avons vu qu’un grand nombre de contraintes et habitudes sociales s’ajoutent aux propriétés physiques de l’environnement. Un mur ou un escalier ne sont pas seulement des amas de pierre ou de métal, mais sont liés à un certain nombre de significations, à un ensemble d’usages tolérés, recommandés, habituels, normaux, ou non, etc. La parkour vision, c’est également une vision au moins en partie délestée des normes sociales, ce qui permet au pratiquant de revoir les objets dans leurs seules propriétés physiques, objectives, absolues: surfaces et formes. Un mur redevient alors effectivement un bloc de pierre d’une certaine hauteur, avec une surface qui croche ou glisse, qui permet l’appui ou au contraire risque de se briser, avec un sommet qui offre une plus ou moins bonne prise. Son statut de limite au mouvement, qui tient en grande partie de sa définition sociale et de son usage généralement accepté11, de sa symbolique, ne subsiste que si le mur est physiquement impossible à surmonter.

De manière générale, un environnement offre un certain nombre de possibilités d’action selon la manière dont il est perçu, ainsi que des capacités et compétences de celui qui s’y trouve : c’est ce que l’on nomme son affordance12. En se débarrassant des contraintes sociales, en aiguisant ses perceptions, en améliorant ses capacités physiques et en élargissant son vocabulaire de mouvement, le traceur augmente l’affordance que lui présente son environnement. Le mur ne lui afforde alors plus seulement la possibilité de le longer, mais également d’autres, comme celles de l’escalader, de prendre appui ou de sauter par-dessus. Quel traceur, marchant dans un environnement qu’il connaît peut-être déjà, n’a jamais été surpris de voir des possibilités de mouvement surgir soudainement : ici un saut de bras, là un saut de chat-précision, comme si elles étaient directement suggérées par l’environnement ? Un autre individu, au même endroit, aurait perçu bien d’autres possibilités suggérées par l’environnement : monter ou descendre des escaliers, s’arrêter devant un panneau, contourner une barrière, etc. Lorsque l’on demande à de jeunes enfants comment ils pourraient utiliser un objet, ils expriment un panel varié d’utilisation, car pour eux toutes les utilisations se valent. Vers 7 ans13, néanmoins, surgit un phénomène nommé « fixité fonctionnelle » : les enfants se mettent à percevoir les objets pour leur fonction habituelle, et les autres passent en arrière-plan et deviennent invisibles, impensables. Le parkour permet dans une certaine mesure une sortie de cette fixité fonctionnelle vis-à-vis de l’environnement, et il n’est pas étonnant d’entendre les traceurs parler de retour en enfance lorsqu’ils se mettent à pratiquer. Ceci montre à quel point le parkour nécessite une extrême attention à l’environnement, afin de découvrir les opportunités de mouvement qu’il peut offrir.

Cette relation entre perception et action, et le terme parkour vision ne doivent pas mettre à l’écart le fait que l’environnement est ressenti et vécu d’une manière différente également14. Nos sociétés donnent une grande importance au sens de la vue15, et la conception des espaces urbains est également largement basée sur les expériences visuelles16. Mais contrairement à des observateurs détachés et passifs, les traceurs sont immergés dans leur environnement, en contact direct avec lui. En adoptant un regard curieux à son égard, en touchant toutes ses surfaces, en jouant avec lui, en y éprouvant de la joie et tout le panel d’émotions liées à l’entrainement et au mouvement, un certain sentiment d’appartenance se crée, et les espaces de pratique ne sont plus neutres. Des lieux qui pour la plupart des gens génèrent des émotions négatives, mais le plus souvent paraissent juste laids, anodins, banals, inutiles (ce qu’on appelle des non-lieux17) peuvent devenir appréciés et valorisés. Il s’agit par ailleurs souvent d’espaces transitoires comme les murs et les barrières, qui ne sont occupés par personne. Puisqu’ils sont la frontière entre deux espaces, ils ne sont généralement pas considérés eux-mêmes comme des espaces. Les traceurs s’attachent à des lieux selon les besoins de leur pratique (solidité, stabilité, diversité…), des critères esthétiques propres (en partie une esthétique « fonctionnelle », où ce qui permet la pratique est considéré comme beau), ainsi que leur vécu émotionnel. Les émotions négatives sont alors liées à des lieux où il est difficile ou inintéressant de pratiquer (p.ex. des terrains plats avec peu de structures), ou lorsqu’un spot est modifié ou cassé, lui retirant ainsi des possibilités de mouvement18. Peut-être faut-il insister sur le fait que l’on peut trouver une appréciation esthétique et un attachement à notre environnement quotidien, même le plus banal : cela dépend en partie de ce que l’on y fait. Pour le traceur, la ville même dans ses recoins les plus anodins devient alors un terrain de jeu ou d’aventure. Jeffrey Kidder définit d’ailleurs le parkour comme un « aventurisme urbain »19 : l’aventure n’a plus besoin d’être réalisée dans des endroits dangereux, exotiques, inconnus et sauvages, mais nécessite simplement des incertitudes, des probabilités de rencontres ou de nouvelles idées. En se soumettant ou en créant ces situations d’incertitude, il est possible de briser la prédictibilité quotidienne, le sentiment d’inefficacité, d’impuissance ou d’inutilité dans le lieu même où sécurité et routine prennent normalement la place du risque et de l’aventure.

Gestion urbaine

Le parkour est révélateur de problématiques plus larges : par exemple, à travers sa pratique on se rend très vite compte à quel point il est anormal de jouer, sauter ou ramper dans l’espace public. C’est peut-être une évidence, mais y être directement confronté est troublant. Or, on a déjà montré que l’action et la mobilité sont des éléments importants pour la construction de relations personnelles à l’environnement, et cela de manière générale. De plus, le parkour est une forme de jeu comme bien d’autres, et je ne m’étendrai pas ici à démontrer à quel point le jeu est une activité biologiquement indispensable, sans compter ses bienfaits sociaux et culturels20. L’anormalité voire la répression des comportements de jeu et d’utilisation libre du corps et de l’environnement n’est donc pas sans conséquence. Malheureusement, certaines dynamiques sociales ont un impact négatif sur l’utilisation libre et variée des espaces… et par conséquent sur la manière dont on les vit ou ressent21.

Premièrement, les espaces ont tendance à être de plus en plus privatisés, et c’est alors le propriétaire qui décide ce qui doit ou ne doit pas y être fait. Cette privatisation a une forte tendance à s’étendre et à annexer l’espace public adjacent : l’espace devant un magasin est réquisitionné pour l’accès à sa vitrine, l’espace devant un immeuble ne peut pas être utilisé pour des activités bruyantes. Les propriétaires privés peuvent alors gérer une partie de l’espace public selon leurs propres critères, appelant éventuellement la police au renfort, tandis qu’aucun outil n’est mis à disposition du public pour défendre son territoire22. Par expérience, il est extrêmement rare que la police vienne en aide aux traceurs lorsque des propriétaires ou passants dérangent les traceurs, ce sont toujours eux qui devront se déplacer pour ne pas importuner ou être importunés ; et pourtant, combien de fois les traceurs ont été dérangés pendant qu’ils pratiquaient ! Par ailleurs, on peut tout à fait considérer que, légalement, même l’espace privé devrait pouvoir être utilisé lorsque cela ne cause pas de dommage au propriétaire23. Mais le concept de propriété privée est tellement ancré de manière absolue, sa réification tellement forte, que généralement l’exclusion d’un lieu privé aura lieu sous motif « que c’est un lieu privé », et pas pour des dommages avérés ou potentiels. En fait les dommages causés par les activités telles que le parkour sont généralement de minimis, « c’est-à-dire basés uniquement sur la violation du droit exclusif de possession du propriétaire »24 et pas sur des dommages effectifs (autrement dit, le dommage n’existe que parce qu’il y a une loi).

Deuxièmement il y a depuis la révolution industrielle25 une profonde division fonctionnelle de l’espace urbain (il y a lieu d’habitation, de travail, de consommation, de culte, de pratique sportive…). Chacun de ces espaces a sa fonction, donnée a priori, et a tendance à l’imposer à tous les usagers de manière uniforme. Ce n’est pas au passant de décider ce qu’il peut faire d’un espace, de s’engager dans un dialogue avec lui : le script était déjà écrit avant qu’il arrive, et lui est imposé à travers des écriteaux ou des configurations architecturales bien connues. Cela permet notamment aux planificateurs urbains d’empêcher la menace d’une utilisation imprévue26, mais aussi de rendre l’environnement plus lisible, compréhensible pour ses utilisateurs. Le jeu et le mouvement ont alors été sortis de la ville, pour résider dans des espaces spécifiques clairement définis (et le plus souvent commerciaux). Les traceurs refusent de manière générale cette division et standardisation: ils se sentent chez eux partout (tant qu’il y a des obstacles…), et utilisent tous types d’environnement pour bouger, à leur manière. Après tout, du point de vue d’un traceur le mouvement devrait être pratiqué dans notre environnement immédiat pour avoir du sens ; pourquoi vouloir le ségréger dans des zones contrôlées et dénaturalisées (fitness, centres sportifs…) ?

Troisièmement, l’espace urbain est traversé par la logique capitaliste, de l’industrie et du travail, de la production et de la consommation. Le jeu, souvent considéré antagoniste à cette logique n’y a pas sa place, et est même parfois considéré comme une menace à la productivité commerciale27. Si l’architecture doit de manière générale être intelligible afin de faciliter navigation, surveillance et contrôle, elle a souvent pour but l’efficience et les intérêts commerciaux. Rawlinson avance que la citoyenneté civique tend à être remplacée par une citoyenneté de consommateur, où « le droit d’appartenance d’une personne dépend de sa contribution positive nette à l’économie de cet espace » 28. Un traceur qui économiquement ne  produit rien, n’a rien à faire là29. Les individus deviennent équivalents à leur travail, à leur production, à ce qu’ils possèdent ou ce qu’ils semblent posséder ; les relations interindividuelles se font donc par l’intermédiaire commodités au point de devenir en elles-mêmes des relations entre commodités30. Le jeu ou les activités créatives permettent de s’échapper de cet ordre, car ils mettent temporairement à distance une partie des normes et règles de la vie quotidienne et appliquent leur propre logique à l’espace. Pour Naïm L’1consolable, le parkour consiste à habiter, occuper et se saisir de l’espace public sans demander permission, sans avertir quiconque, de manière spontanée, et l’utiliser comme si cela allait de soi, puisque cela devrait aller de soi. Nous avons dit que l’espace est ce que l’on en fait, et il peut donc être tout et n’importe quoi ; mais si l’on n’en fait pas quelque chose, quelqu’un d’autre s’y emploiera à notre place. Et au vu des intérêts politiques et économiques à occuper l’espace, ne pas se soucier de l’espace public suffit à conduire à sa disparition31. Face à cela, il y a une gratuité du parkour dans 3 sens du terme : les traceurs utilisent l’espace public sans payer, sans être payés, et sans finalité rationnelle apparente32 (dans le sens où le mouvement est essentiellement autotélique, son but est interne, réside dans la satisfaction qu’il procure et pas dans des récompenses externes ou dans ses productions économiques). Il s’agit donc d’une résistance à la privatisation et la marchandisation des espaces. Cela a mené Michael Atkinson à comparer le parkour à une démarche « anarcho-environnementale »33, où les traceurs appliquent leurs propres logiques à l’espace urbain, et font parfois activement la promotion de leur mode de vie alternatif. On pourrait également parler d’un « anarchisme pragmatique »34, dans le sens où les traceurs n’ont pas de programme de changement politique, mais opèrent bien des transformations dans leur rapport au monde social, à travers leurs activités. Ils sortent de la « société du spectacle », de la représentation et de la consommation passive pour devenir pleinement acteurs, interagissant directement avec la matérialité de la ville. Cela est à modérer dans le sens où tous les traceurs ne font pas du parkour une contestation politique volontaire et explicite, certains agissant même parfois dans le sens contraire35. Et le fait est que le parkour est lui-même utilisé, réinterprété et transformé par la culture dominante. Mais la politique reste généralement implicite à la pratique et réside en ses sous-produits36, ne serait-ce que parce que le parkour cause des réactions (parfois violentes) chez les autres usagers de l’espace public. Pour Matthew Lamb, toute résistance est un discours alternatif, une nouvelle ou contre-façon de parler, savoir ou agir. Le parkour n’est ainsi pas une lutte contre le pouvoir, mais un exercice de pouvoir en soi, permettant au pratiquant de découvrir les formes de pouvoir codifiées et cachées dans l’environnement construit, et d’inscrire son propre pouvoir dans l’espace, (re)codifiant les normes d’utilisation du corps et de l’architecture37.

Les espaces permettent donc d’être utilisés d’une manière qui n’était pas à l’origine planifiée. Cela peut être fait lorsque l’utilisation originale, normative, n’a plus (ou n’a jamais eu) cours, ou en parallèle avec elle38. De manière générale, les activités des traceurs ne sont pas mutuellement exclusives de celles des autres usagers de l’espace, et peuvent parfois même contribuer aux autres utilisations, notamment en donnant plus de vie à l’environnement, en offrant un spectacle aux passants, en augmentant la sécurité via la surveillance entre pairs39, en encourageant la participation à l’activité dans les lieux publics, rendant ainsi visible le potentiel de l’espace public40 et agrandissant de ce fait le champ des utilisations qui peuvent en être faites. L’architecture permet bien plus que son utilisation prévue ou actuelle et un grand plaisir réside dans la découverte de ses potentialités inexploitées. La libération des possibilités de l’espace et la colocalisation des activités, à l’opposé de la tendance à construire des espaces destinés à un seul type d’utilisation, permettent de rendre les villes plus agréables, plus intéressantes, plus vivantes, plus mémorables. Malheureusement, la rareté des lieux publics de jeu au sein des villes est à compter parmi les facteurs qui ont rendu le parkour populaire41.

On peut se poser la question de la viabilité de la pratique du parkour dans des lieux qui ne sont « pas fait pour ». Nombreux sont les auteurs qui maintiennent que les pratiquants présentent rarement des comportements antisociaux, qu’ils ne laissent pas ou peu de traces, et que les traceurs sont généralement respectueux de leur environnement de pratique424344, qui est après tout leur terrain de jeu et importe généralement plus pour eux que pour les passants voire pour les habitants. Parfois, les traceurs repartent même en laissant l’endroit plus propre qu’à leur départ. Les initiatives des traceurs ayant pour but de nettoyer ou repeindre les spots ne sont pas isolées. Si les traceurs revendiquent leur droit à utiliser l’environnement, ce n’est pas comme s’ils réclamaient une propriété légale, juridique de ces espaces. Ils ne revendiquent pas un droit exclusif et illimité, ils ne font que l’emprunter. D’ailleurs, ils ne restent généralement pas bien longtemps : la ville est grande, il y a plein d’endroits à explorer, et les traceurs ont besoin de pratiquer dans de multiples environnements pour progresser. Que ce soit pour quelques secondes seulement, ou quelques heures, les traceurs s’entrainent dans un lieu puis partent, il est peu probable qu’ils y plantent leur tente. L’espace retourne alors à son utilisation d’origine, comme si de rien n’était.

Mais nombreux sont les individus qui s’inquiètent de la présence de traceurs. Ils ne font pas forcément la différence entre le parkour est d’autres activités pratiquées par les jeunes (par exemple, simplement traîner), s’inquiètent pour des dégradations de l’environnement, ou pour d’éventuelles blessures, parfois avec une légitime préoccupation pour la santé des traceurs, mais souvent par crainte de se sentir ou d’être tenus responsables. Ameel et Tani45 estiment que les passants se sentent obligés d’intervenir parce qu’ils ont un sentiment de possession de l’espace sur lequel pratiquent les traceurs (sentiment tout à fait partagé par les traceurs eux-mêmes, il faut le souligner).

Vient alors la chanson habituelle (admirez le glissement de langage): si l’environnement n’a pas été créé pour jouer, c’est qu’il n’est pas fait pour, et donc n’est pas approprié à cet effet. Qui plus est, il est même dangereux d’y jouer. Les traceurs sont perçus comme des déviants, des « mésutilisateurs »46, car ils n’utilisent pas l’espace d’une manière appropriée. Comme dit plus haut, l’espace est ce que l’on en fait, mais, au risque de me répéter, à force d’habitude certaines utilisations deviennent la norme, et sont réifiées au point de sembler immuables. Ce sont des produits de l’activité humaine qui sont pourtant perçus comme s’ils étaient autre chose que des produits humains47. On pourrait dire que, puisque la plupart des usagers de cet espace n’ont pas l’impression de produire par eux-mêmes les normes et lois qui le régissent, ils les considèrent comme des « objets », en des termes non humains, qui ne dépendent alors plus des activités humaines. Il est amusant de constater qu’en percevant les règles de cet espace comme étant détachées de leur production humaine, le passant (re)produit ces règles lors de son intervention… confirmant cela même qu’il ne perçoit plus.

Évidemment le parkour n’est pas la seule activité à souffrir de ces formes de craintes et des répressions et marginalisations qui s’ensuivent. Il est fréquent de rencontrer des panneaux interdisant différentes formes de jeu, du skateboard aux jeux de balle. Le jeu est de manière générale considéré comme un problème qu’il faut résoudre, car c’est une activité imprévisible, dérogeant à la norme, et souvent considéré comme étant inutile ou improductif. À cela s’ajoute la tendance générale à vouloir supprimer les risques, parfois légitime, mais se faisant aux dépens de jeu et des utilisations créatives de l’espace et du corps. Rawlinson invite à créer des espaces « risk aware » et non pas « risk averse »48, car le risque est à la fois inséparable de l’existence publique et en lui-même positif, notamment parce qu’il permet de rehausser l’expérience émotionnelle de l’espace urbain.

On ne niera pas malgré tout que le parkour, comme toute activité, peut parfois être source de conflits (principalement du bruit, mais éventuellement dégâts ou accidents…). Et si les traceurs évitent les intrusions, ils ne perçoivent généralement pas de différence entre lieux privés et publics, les voyant comme un tout continu. Il est suggéré aux débutants de ne pas aller dans les propriétés privées, mais force est de constater que les pratiquants plus expérimentés ne respectent pas la règle qu’ils édictent parfois eux-mêmes49. Ils n’hésitent alors pas à se rendre dans ces lieux s’ils en valent la peine. Les possibilités de meilleure gestion de la ville, afin de la rendre plus propice au jeu en général, et pour le parkour en particulier, sont nombreuses et Rawlinson50 en propose quelques-unes. Il faudrait durant leur conception prévoir que les espaces publics subiront des interactions physiques : cela permettrait à la fois de maximiser leur utilité fonctionnelle, et de diminuer les coûts de maintenance ou réparation. Les structures, dont l’extérieur des bâtiments, doivent pouvoir supporter us et abus, sans compromettre leur utilité non ludique. Les surfaces et formes peuvent être variées afin d’augmenter leur potentiel ludique tout en restant solides. Pour éviter les conflits dus aux dommages, il y a possibilité d’utiliser des finitions « sacrificielles », qui soient soit facilement remplaçables et peu couteuses, soit très durables. Si certains éléments sont considérés comme trop sensibles, il est possible de les protéger par des couches sacrificielles supplémentaires. Et si cela ne suffit pas, il est impératif de séparer physiquement les lieux sensibles de l’espace accessible au public. Rawlinson propose notamment l’éloignement par rapport aux rues et lieux de passage majeurs, le masquage derrière des couches sacrificielles, un choix de matériaux non approprié au jeu, ainsi qu’un marquage précis des zones (il est très peu souvent clair à qui appartient un espace urbain, si vous regardez le plan de cadastre de votre ville, vous seriez sûrement surpris). Hormis quelques zones sensibles, une ville entière pourrait devenir un terrain de jeu continu tout en minimisant les problèmes et conflits des jeux urbains actuels. On peut en tout cas assurer qu’ajouter des obstacles n’est pas une solution : l’imagination des traceurs semble sans limites lorsqu’il s’agit de les réinterpréter, et il y a bien des cas où un obstacle censé empêcher un type de mouvement a fini par en permettre un autre. Mieux, dans certains cas des éléments ayant pour but d’empêcher des escalades n’ont fait que permettre une escalade qui aurait autrement été impossible. La meilleure solution pour décourager la venue de traceurs, c’est encore de supprimer les obstacles.

Contraintes et opportunités

Sans obstacles, ni parkour ni traceur. Après tout, les constructions censées contenir, diriger et gérer le flot d’êtres humains, créant des voies conventionnelles guidant les piétons, deviennent le moyen même pour le traceur de créer ses propres chemins51. Avec la même ironie, le mobilier destiné à garantir la sécurité des individus (murs, barrières, mains courantes…) devient l’occasion de prendre des risques et se mettre en danger (psychologiquement, physiquement, socialement). Les lieux visant à contraindre le plus le mouvement humain, avec une densité d’obstacles élevée sont en même temps ceux qui sont les plus intéressants pour les pratiquants. Constater à quel point ce sont les obstacles eux-mêmes qui sont source de liberté pour les traceurs parait à première vue paradoxal. On a tendance à penser que les contraintes sont entièrement… contraignantes. Mais elles sont également positives, productives et nécessaires. De manière générale pour qu’une activité comme le parkour émerge, il est essentiel qu’il y ait un certain nombre de paramètres décrivant les limites et le contexte dans lequel cette activité prend son sens52. Il suffit de penser par exemple aux règles d’un jeu, sans lesquelles il n’aurait tout simplement pas lieu. Il n’est alors pas inintéressant d’observer le fait que le parkour est né dans les banlieues parisiennes, où les contraintes matérielles, mais aussi sociales et politiques sont élevées. Des zones isolées des centres urbains, parfois violentes, fortement policées, à faibles revenus et haut taux de chômage (en particulier chez les jeunes), avec des infrastructures dégradées ou inexistantes, où les populations se sentent coincées et piégées, car la pauvreté et la stigmatisation sociale leur retirent tout espoir d’en partir53. Le film Yamakasi en est d’ailleurs une métaphore : il raconte après tout l’histoire d’un groupe de jeunes des banlieues, issus de l’immigration, s’élevant contre des institutions corrompues et les conventions bourgeoises54. Les deux Banlieue 13 jouent sur les mêmes thèmes de la marginalisation et isolation géographique et sociale. Consciemment ou non, les traceurs reproduisent certains aspects de cette lutte. David Belle exprime ainsi le fait que le parkour est un moyen de ne pas se sentir « étouffé par les murs autour de nous »55. Par le développement de son corps et l’apprentissage de différentes techniques, le pratiquant peut exercer et ressentir une certaine maîtrise de son environnement. Mais dans cette maîtrise, ni violence ni destruction : les contraintes qui ne sont pas obéies sont simplement ignorées ou réinterprétées. Avec des limites cependant : on a beau « défier » les lois de la physique, on ne les dépasse pas pour autant ; chaque corps et chaque environnement sont des contraintes en même temps que des opportunités. Mais plus important : le mouvement du parkour est composé d’éléments plus petits irréductibles, des atomes, appris, entrainés puis reconfigurés entre eux. Ce sont des « mots » qui servent à constituer des « phrases » de mouvement, et tout ce vocabulaire pose en lui-même des limites au mouvement. De plus, il y a des chemins, des trajectoires qui ont déjà été tracés et qu’il ne reste plus qu’à suivre, en particulier sur les lieux qui ont une signification particulière. Lorsque les traceurs se rendent sur un lieu que David Belle a visité, ils imitent souvent le tracé exact emprunté par David dans ses vidéos56. Cela est valable pour d’autres traceurs modèles, mais aussi simplement entre traceurs d’une même région, qui s’imitent ou se lancent des défis entre eux. Par ailleurs, les traceurs associent souvent des lieux ou des configurations spatiales particulières avec certains mouvements57 (ce ne sont pas deux murs parallèles, mais un « saut de bras »), ce qui permet le dialogue et la transmission de connaissances, mais conditionne également la manière dont les pratiquants vont percevoir ces lieux. Remettre en question des normes amène à de nouvelles normes, et l’environnement n’est pas perçu en ses propres termes, mais à travers le vocabulaire, les codes, normes et techniques du parkour. Il est ainsi impossible de percevoir l’environnement de manière absolue, indépendamment de tout a priori. Cependant, il reste possible de constamment décoder et recoder l’environnement afin que la perception de celui-ci reste fluide et ne se fixe pas pour devenir une contrainte improductive, qui limiterait à son tour les possibilités de mouvement. Cela nécessite que la perception des utilisations possibles du corps et de l’environnement soit régulièrement bousculée : en progressant, en testant de nouvelles actions même lorsque leur issue est imprévisible, en observant d’autres traceurs, athlètes ou artistes, en changeant de point de vue, en variant les lieux d’entrainement…

Environnement dédié

Que se passe-t-il lorsque l’on déplace le parkour dans des lieux dédiés ? Dans les pays où le skateboard a été le plus fortement régulé et déplacé dans des lieux spécifiques, les skateurs préfèrent tout de même la liberté de la ville, et se heurtent directement aux interdictions, aux systèmes anti-skate et aux forces de l’ordre58. Mais si cela n’empêche pas les skateurs de pratiquer, cela les force à adopter des attitudes peu tendres vis-à-vis des forces de l’ordre59. L’inclusion dans un lieu semble se faire au prix de la marginalisation dans un autre. Marginalisation qui semble par ailleurs n’être à l’avantage de personne. Ce phénomène peut après tout être attendu : le parkour est mal perçu parce que contre-normatif, ce qui est contre-normatif est marginalisé, et ce qui est marginalisé est policé60 et criminalisé61. Lorsqu’une norme est appliquée, elle est du même fait renforcée. Matthew Lamb explique que tout comportement conforme au discours dominant agit en « réitération citationnelle »62 de ce discours. Autrement dit, ces comportements répètent le discours dominant, et agissent ensuite comme des éléments qui sont « cités » pour légitimer le discours dominant. En excluant les comportements anormaux, on renforce d’autant la norme, et si c’est une des raisons qui expliquent que le parkour est actuellement peu toléré dans l’espace public, il est clair qu’on ne peut espérer une meilleure acceptation en le déplaçant hors de l’espace public pour être pratiqué dans des zones séparées fonctionnellement et géographiquement (et rendu invisible puisqu’absent de l’espace public). Par ailleurs, ce serait accepter « l’injonction qui lui est faite par la société de se conformer à ses normes, de rentrer dans ses cases »63. Pour insister sur ce point : si le parkour est peu toléré dans l’espace public, c’est bien parce qu’avant lui les activités similaires ont été rejetées, marginalisées et exclues. Malgré le fait que le parkour ait une place spéciale à nos yeux, on ne peut pas le considérer comme un cas unique, indépendant de dynamiques sociales plus larges et sans comparaison possibles à des cas similaires, notamment historiques. Ce qui ne signifie pas que son destin est tout tracé, mais que l’on a des indices à disposition avec lesquels réfléchir, et qu’il serait absurde de les ignorer.

Les parkour-parks ne sont évidemment pas les seuls ici en cause. Le sociologue Florian Lebreton64 estime que, parce qu’il est réutilisé dans des programmes d’éducation physique et sportive qui se font en salle (par habitude, commodité, pour des besoins pédagogiques ou par souci de faire accepter la discipline), le parkour tend à être aménagé pour correspondre aux besoins de l’éducation physique. Le droit à la ville ou la réinterprétation de l’environnement sont écartés de la discipline, et les techniques elles-mêmes sont modifiées pour correspondre à ce nouveau cadre spatial. Cela ne se fait pas sans conséquence : le corps ne réagit pas de la même manière sur le béton que sur les équipements sportifs. Il reste à démontrer si l’entrainement en salle est moins dangereux qu’en ville65, le moins qu’on puisse dire c’est que les conséquences (positives et négatives) de l’entrainement sur le pratiquant différeront. Et avec tout ce qui a été développé dans cet article, on comprend assez facilement que l’expérience vécue du parkour ne peut pas être identique dans des espaces physiquement et socialement radicalement différents. Le travail du regard et de la créativité, l’adaptation et l’harmonie à l’environnement donné (au lieu de vouloir l’adapter), la confrontation à la peur, l’apprentissage situé (celui qui se fait dans les mêmes conditions que celles dans lesquelles il sera appliqué), l’interaction avec l’espace public… ces éléments disparaissent, ou passent en arrière-plan. Vouloir sortir le parkour de la ville, c’est le considérer « comme une activité exclusivement physique »66. On ne peut éviter de mentionner au passage que de manière générale les utilisations architecturales alternatives qui ne sont pas interdites sont réinjectées dans la culture dominante par leur commercialisation67 et leur spectacularisation68. Pour que le parkour reste une discipline subversive et puisse être compris en ses propres termes, il convient donc d’éviter de rentrer dans des catégories préconçues. Comme le souligne L’1consolable, « aussitôt que l’on vous circonscrit à une catégorie, il vous est impossible d’en sortir, et tout échange ultérieur est voué à se faire dans le cadre bien défini de cette catégorie »69. Le fait que le parkour soit rangé dans la catégorie « sport » ou « spectacle » conduit à son interprétation dans les termes de cette catégorie. Alors qu’il faudrait pouvoir « générer du sens à partir de ce qui se passe, et non de ce qui a été entendu ou vu préalablement »70. Sortir le parkour de l’espace public participe de ce phénomène et facilite sa réutilisation commerciale (et sa sortie des mains des traceurs, sans doute). Par ailleurs, si l’entrainement dans des lieux dédiés peut faire penser que le parkour y sera moins régulé que dans la ville, ce n’est pas si évident. Les institutions qui créent ou hébergent ces lieux d’entrainement peuvent tout à fait édicter des règles d’utilisation, que ce soit pour gérer risque, sécurité et responsabilité, mais également pour de simples raisons d’organisation, de propreté ou de maintien du matériel. Une des conditions de l’utilisation créative d’un espace, c’est de ne pas s’en sentir trop responsable et propriétaire non plus…

La construction de structures de pratique artificielles représente un investissement non négligeable, et il faut sérieusement se poser la question de leurs avantages et désavantages. Leur construction à des fins politiques, par des municipalités entendant redorent leur blason71, ou souhaitant contenir des jeunes gens qui autrement joueraient dans la rue et cultiver en eux des valeurs sociales estimées désirables72 devrait au moins susciter un questionnement, sinon une résistance, de la part des traceurs qui ont toujours affirmé la liberté de leur pratique. Plutôt que des lieux spécifiques, rejetés dans la périphérie et conçus pour une seule fonction (parkour-park), il semblerait plus intéressant de développer des zones ludiques ouvertes à l’interprétation de chacun dans les espaces que l’on fréquente quotidiennement73. La volonté d’exclure ou de divertir certaines catégories sociales peut masquer la nécessité de vraies transformations sociales, et pour le cas du parkour elles commencent par le besoin d’intégrer le jeu et l’activité physique au sein de la vie quotidienne et au cœur des villes.

Yann Daout

Bibliographie

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Notes

Les effets du parkour sur le corps

Du fait de la récence de la discipline, il est pour l’instant difficile de dire quels sont les effets à long terme du parkour sur le corps. On peut pourtant s’essayer à quelques réflexions à l’aide des éléments à notre portée.

A) Les premiers traceurs s’entrainent depuis plus de 20 ans, et ont passé la quarantaine. Pourtant, ils continuent de bouger aujourd’hui. Cela permet d’écarter au moins l’hypothèse des genoux finissant irrémédiablement en charpie que craignent certains.

B) Une première étude (Wanke et al, 2013) via des questionnaires montrait que contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, le parkour cause peu de blessures sévères (5.5/1000h d’entrainement, dont 70% sont des abrasions de la peau…).

Une seconde étude (Da Rocha, 2014) réalisée sur des traceurs brésiliens présentait une prévalence de blessures de 61.5%, la majorité aux membres inférieurs. Ce chiffre peut sembler grand, jusqu’au moment où les chercheurs le comparent à la gymnastique (76.7%) ou les coureurs de loisir (79% sur seulement 6mois). Ils remarquent également que le taux de blessure diminue avec l’âge (l’hypothèse étant que les adultes prennent moins de risques) et peut être diminué en réduisant le temps d’entrainement à moins de 3h par session.

Ces études ne sont pas suffisantes pour établir des conclusions définitives. Il est en effet difficile de comparer les taux de blessures entre les études et entre les sports, en particulier via des questionnaires, puisque les critères pour déterminer ce qui est une blessure ou non diffèrent selon les sports, les individus et les protocoles. De plus, le parkour peut être pratiqué selon des modalités fort différentes : par exemple, certaines architectures peuvent présenter plus de possibilités de s’entrainer à des hauteurs du sol élevées, certains pratiquants s’entrainent seuls tandis que d’autres sont encadrés par des traceurs plus expérimentés, certains recherchent la performance quand d’autres privilégient la créativité ou le développement personnel, etc. Peut-on également faire ici une distinction entre freerunning et parkour ? Il est possible que le taux de blessures ou leur gravité diffère selon que le pratiquant effectue des rotations ou non (probabilité plus élevée d’atterrir sur autre chose que ses pieds ou avec des forces de rotation dangereuses pour les articulations…), en particulier si l’apprentissage se fait sans l’aide de matériel approprié (ce qui convient très bien au parkour, mais est fortement contre indiqué pour l’apprentissage d’un backflip par exemple). Il n’est pas clair si cette distinction est faite par les chercheurs ou par les pratiquants répondant à leurs questionnaires. Néanmoins, il ressort de ces études que les risques n’apparaissent pas affolants, les accidents n’étant ni graves ni fréquents.

Nous pouvons citer une troisième étude (Puddle, 2013), montrant que les techniques utilisées en parkour pour amortir les sauts, par rapport aux techniques enseignées traditionnellement dans les autres sports, permettent de diminuer les forces en jeu de 40%, et augmenter le temps (de 60%) jusqu’au pic maximal de force, ce qui pourrait permettre au système neuromusculaire de réagir plus efficacement.

Pour ce qui est des effets musculaires du parkour, une étude (Marchetti, 2012) comparant un groupe actif (des enseignants en éducation physique) et des traceurs a montré que les pratiquants du parkour avaient une force supérieure au groupe actif, et ce dans tous les domaines testés (tractions, force de préhension, pompes pliométriques, saut horizontal, sauts verticaux à un et deux pieds), sauf au niveau de la force de préhension, qui était identique dans les deux groupes.

Dans un autre genre d’étude, Paul Gilchrist et Belinda Wheaton (2011) concluent que le parkour est généralement vu dans le milieu académique comme un moyen relativement sécure pour les jeunes de faire l’expérience du risque et de l’aventure, et n’hésitent pas à le recommander pour la promotion de la santé physique et du bien-être.

C) On peut également s’intéresser à des activités similaires au parkour. Par ses multiples formes de saut, il est impossible de ne pas rapprocher le parkour des techniques d’entrainement en pliométrie (en bref, basées sur des mouvements avec un étirement rapide du muscle immédiatement suivi par sa contraction, et donc notamment des sauts). Or, la pliométrie apparait tout particulièrement intéressante pour réduire le risque de rupture du ligament croisé antérieur (Yoo et al, 2010) et pour les blessures du genou en général (Hewett et al, 1999). Jusqu’à preuve du contraire, et en l’absence de traumatisme, on peut imaginer que le parkour est également bénéfique pour la prévention des blessures du genou.

Mais qu’en est-il des hauts impacts ? Car s’il y a bien un terme qui correspond au parkour, c’est celui d’impact. Eh bien, il se trouve que les os se remodèlent en fonction des contraintes que l’on y applique. Ainsi, pour favoriser la densité minérale osseuse (qui permet de diminuer le risque de fracture), il est important de subir des impacts, torsions, étirements et compressions à des intensités plus élevées que dans les activités quotidiennes, ce qui semble tout à fait correspondre aux contraintes subies par un traceur. Les études se contredisent parfois sur la question de savoir si ce sont les impacts (Martyn-St James, 2009) ou les contractions musculaires (Stengel, 2005) qui sont la plus grande source d’augmentation de la densité osseuse. Du moins, toutes s’accordent pour dire que ce sont les exercices en puissance, avec une vitesse de contraction élevée, qui permettent les meilleures adaptations. Les os semblent ainsi répondre aux pics de forces, plutôt qu’à la somme totale de contraintes appliquées sur eux (Schoenau, 2002). Tout cela étant dit, on ne pourrait que recommander aux femmes de se mettre au parkour, ayant 4-6x plus de probabilité de subir une rupture du LCA (Hewett, 1999) ou d’autres blessures du genou, et ayant un plus grand risque d’ostéoporose que les hommes (Ralston, 2006). En tout cas, une pratique progressive du parkour, ménageant suffisamment de temps de repos, semble sous cet angle-là garantir un corps solide !

D) Il ne reste plus qu’à discuter de notre propre expérience du parkour. Contrairement à d’autres sports qui se focalisent sur des buts externes, le parkour est toujours concentré sur la qualité du mouvement en lui-même. La focalisation ne se fait pas sur le saut (tout le monde possède les capacités de se jeter dans le vide, la gravité faisant bien son travail) mais sur l’atterrissage. Il n’y a pas de facteurs externes tels que des limites de temps, des adversaires ou partenaires, un jury ou des figures imposées. Les facteurs environnementaux sont prévisibles (contrairement aux sports de montagne ou de mer, par exemple), pour autant que les traceurs vérifient la solidité et l’accroche des obstacles avant de se lancer dans des mouvements périlleux. Tout ou presque dépend donc des capacités du traceur et de ses prises de décision. Cela réduit les risques dans la majorité des situations, mais peut également être la cause d’accidents sur des mouvements anodins, qui trompent la vigilance du traceur croyant pouvoir tout maîtriser. Les prises de risque (risque d’échouer) doivent se prendre à des hauteurs proches du sol, là où le danger (de se blesser) est nul ou presque. Il convient également d’avoir un plan B, un moyen de réchappe, en cas d’échec. Ainsi, l’échec du mouvement tenté ne signifie pas obligatoirement une blessure. Il faut évidemment, comme pour toute activité physique, accepter quelques bleus et d’éventuelles coupures. Dans notre expérience, on voit que les traumatismes aux pieds ou chevilles sont courants, sans pour autant être fréquents. Mais les accidents sont très rares et ce sont principalement les blessures de fatigue et de surentrainement qui concernent les traceurs, généralement trop passionnés pour se reposer, et s’entrainant de manière non planifiée.

Nos recommandations seraient :

  1. S’initier en augmentant l’intensité des mouvements de manière très progressive, si possible avec des pratiquants expérimentés pouvant pointer les erreurs les plus dangereuses.
  2. Pour les plus jeunes, pratiquer avec des plus âgés pourrait peut-être permettre de modérer les ardeurs, et ainsi diminuer les risques.
  3. Évidemment, s’échauffer correctement, puis augmenter progressivement l’intensité des mouvements pratiqués au sein de la session.
  4. Suivant les recommandations de Da Rocha (2014), garder la durée des sessions en dessous de 3h. Éviter également de faire des pauses prolongées avant de se remettre à tracer, ou refaire un échauffement entre deux.
  5. Limiter le nombre de sessions à haute intensité durant la semaine. Le travail technique, l’équilibre, la pratique d’autres sports avec moins d’impacts (natation, musculation…) permettent d’être actif et de progresser en variant les contraintes placées sur l’organisme. Pour les pratiquants qui s’entrainent plus de 4x par semaine, une session en salle sur des tapis permet de travailler des mouvements sans ajouter de trop grands impacts.
  6. S’entrainer régulièrement, et majoritairement en extérieur. Le corps a besoin d’un minimum de contraintes pour s’adapter, et il est risqué de s’entrainer exclusivement en intérieur, puis d’effectuer des sorties irrégulières sur du béton, alors que le corps n’y est pas habitué. De même, s’entrainer de manière sporadique risque de causer des blessures, puisque le corps alternera périodes de désentrainement et périodes de stress intense. Il vaut mieux pratiquer un peu tous les jours (avec 1-3 jours de repos dans la semaine) que de pratiquer quelques grosses sessions irrégulièrement.
  7. Utiliser des chaussures appropriées, qui permettent une bonne proprioception et ne maintiennent pas la cheville. Pratiquer régulièrement des exercices améliorant la stabilité de la cheville si les foulures sont récurrentes.

Cela étant dit, il nous est impossible de ne pas conseiller à quiconque s’intéresse un tant soit peu au parkour de s’y initier ! Si les effets sur le corps, bien que semblant positifs, sont encore incertains, les effets sur la confiance en soi, le bien-être et la bonne humeur se voient à chaque entrainement !

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Apprendre et améliorer son climb-up

Cet article, élaboré à partir des posts facebook de la « semaine climb-up », a pour but de vous donner des exercices clés pour apprendre ou améliorer vos climb-ups, c’est à dire le mouvement qui vous permet de passer de la position suspendue sous un mur à la position en appui sur ce même mur.

Pour commencer, voici une vidéo montrant différents niveaux.

Le premier correspondant à une montée sans aucune technique, le deuxième un mouvement en deux temps (traction et répulsion/dips) avec utilisation des pieds. Le troisième est un mouvement en un seul temps (la traction est suffisamment dynamique pour effacer la transition avant le dips). C’est le niveau que tout traceur qui se respecte devrait avoir. Le quatrième niveau consiste à effectuer la traction de manière dynamique et avancer le corps suffisamment pour se trouver complètement en appui sur les mains, ce qui permet de remonter les jambes sans transition à la manière d’un saut de chat.

Quelques conseils pour le climb-up en général:
1) Utiliser une jambe pour pousser contre le mur. Plus cette jambe sera placée haut au début du mouvement, plus il sera facile de pousser directement contre le mur. Et effectivement il s’agit de pousser perpendiculairement à la surface du mur, car la poussée vers le bas ne permet pas d’appui (nous ne sommes pas dans Matrix, il y a des lois de la physique que même les traceurs doivent respecter pour être efficaces).
2) Utiliser un mouvement pliométrique (extension suivie d’une contraction) pour gagner en puissance et en économie d’énergie. Pliez légèrement les bras, puis dépliez les complètement et effectuez alors une traction explosive avec un temps le plus court possible entre l’extension et la contraction. Cet effet de rebond permet d’utiliser l’élasticité des muscles et tendons, et d’activer des réflexes musculaires facilitant leur contraction.
3) Effectuer la traction de la manière la plus explosive possible, et ramener le haut du corps vers l’avant afin de ne pas retomber bêtement.
4) Lors de la phase de transition entre traction et répulsion, il s’agit de changer la position des mains (agrippé par les doigts au départ, la paume contre la surface verticale; puis la main avançant afin d’avoir le poignet au niveau du rebord et la paume sur la surface horizontale). Ceci peut être fait en avançant la main ouverte, la décalant tout simplement, ou de replier les doigts afin d’avancer la paume sans que les doigts ne bougent par rapport au mur. Vous vous retrouvez alors en appui sur les phalanges et sur les ongles, ce qui peut poser problème dans certaines situations. A vous de voir quelle technique vous convient le mieux !

Voilà pour la théorie, passons à des exercices plus concrets.

II) Tractions
Maintenant, tractions ! Le but étant d’améliorer la première partie du climb-up. Pour tous ces exercices, il est conseillé de les effectuer en plusieurs séries avec une courte pause entre deux (2-6 séries, et 1-3min de pause entre deux… ce n’est pas une science exacte et il y a différentes méthodologies, si vous voulez rationaliser votre entrainement, de nombreux sources sur le sujet sont disponibles), et veillez à toujours travailler vos deux bras et vos deux jambes (alternez entre les séries par exemple).

1) Si vous n’êtes pas capable d’effectuer une seule traction, sautez à la barre ou au mur pour faciliter la montée, et effectuez le mouvement excentrique uniquement (descente en essayant de ralentir le mouvement au maximum).

2) Vous devriez être capable d’effectuer une dizaine de tractions (complètes, strictes/sans balancement) d’affilée. Vous pouvez viser 4 séries de 12 tractions, avec 1-2min de pause entre chaque série, par exemple. Ces tractions peuvent s’effectuer à la barre, ou si vous n’en avez pas, sur un mur. Le but étant de les effectuer de la manière la plus explosive possible, et ce qui importe est la qualité du mouvement (de l’extension complète des bras jusqu’à avoir la tête au-dessus des mains, pas de balancement) avant la quantité ! Il est conseillé de travailler la forme la plus proche du mouvement que vous voulez atteindre, à savoir le climb-up, donc privilégiez les tractions en pronation (dos de la main contre vous), comme si vous étiez accroché à un mur. Mais évidemment travailler la diversité permet une plus grande adaptabilité, et est également plus motivant pour certains, donc n’hésitez pas à tester d’autres formes.

3) A partir de là, vous pouvez effectuer des tractions lestées (ajoutez du poids progressivement), ou travailler en direction des tractions à un bras (d’abord en excentrique, ou en s’aidant d’un seul doigt de l’autre main, ou en utilisant une corde/serviette/t-shirt pour l’autre bras, etc.) afin de continuer à développer la puissance et pas simplement l’endurance. Un minimum d’endurance est bon à prendre, mais il est peu probable que vous ayez à effectuer des dizaines de climb-ups d’affilée, c’est pourquoi vous devriez vous entraîner de façon à être capable de réaliser une dizaine de climb-ups rapides, proprement et sans pause, ce qui requiert de passer par le développement de la puissance.

4) Essayez d’effectuer le début du climb-up de la manière la plus explosive possible, en montant les épaules bien au-dessus du mur, sans pencher le corps vers l’avant, en profitant d’une bonne impulsion de la jambe d’appui (comme dans cet exemple). C’est probablement le meilleur exercice pour passer du niveau 3 (deux temps, voir post précédent) au niveau 2 (un seul temps), puisqu’il vous force à développer votre puissance au maximum, au lieu de vous arrêter dès que votre torse arrive au niveau du mur. Dès que vous aurez la force nécessaire, il ne restera plus qu’à bloquer les bras en position tendue au sommet du mouvement en avançant légèrement le torse (afin de ne pas retomber en arrière) pour réaliser un beau climb-up.

III) Dips
Pour travailler la deuxième moitié du climb-up: nous allons faire des dips.
C’est un exercice assez simple, que vous pouvez effectuer sur des barres (ou autres objets) parallèles, une barre seule, un mur (https://www.youtube.com/watch?v=neOfuaYBKuk)… Ici encore, privilégiez l’explosivité (vous devriez être capable de taper dans vos mains au sommet du mouvement), et la qualité plutôt que la quantité (extension complète des bras, pas de mouvement fait à moitié). Une fois que vous êtes capables d’en réaliser plusieurs séries d’une dizaine de répétitions, vous pouvez essayer des dips lestés, ou à un bras (par exemple contre un mur). Il y a de nombreuses autres variantes que vous pouvez tester, et vous pouvez chercher d’autres exercices développant votre force de poussée (pompes, montées en force…).

IV) Sortie du mur
Avec les exercices proposés ci-dessus, et en quelques semaines, vous devriez vous retrouver en haut du mur, paumes à plat contre la surface horizontale (ou sur les phalanges selon la technique utilisée), bras tendus. Il ne reste plus qu’à monter les pieds !
Pour ceci, entrainez la technique suivante en alternant les jambes à chaque répétition.

Une fois que vous vous sentez en confiance et pouvez le faire sans réfléchir, entraînez-vous à l’effectuer avec la transition la plus courte possible, directement après votre climb-up. Il ne s’agit plus tant de développer votre force que votre coordination: veillez à toujours alterner le mouvement des jambes: par exemple, appui sur la jambe gauche au début du climb-up, la jambe droite monte durant le climb-up et donne le dernier appui contre le mur, ce qui vous permet de ramener les jambes sur l’obstacle. Pensez également à basculer le corps vers l’avant: cela permet de monter les hanches et laisse la place pour les jambes (autrement, vous vous retrouverez les genoux dans le mur). Si toutefois vous avez un problème à ce niveau-là (pour des raisons de souplesse ou de confiance), ce n’est pas pour autant une raison de vous arrêter là ! Vous pouvez placer votre pied (avec l’exemple donné plus, idéalement le pied gauche) de côté par rapport à vos mains, en basculant une partie du poids sur la main opposée. Il suffira alors de vous relever. Cela vous permettra au moins d’arriver au sommet du mur, sans poser les genoux ! N’oubliez pas, le contact avec le mur lors d’un climb-up se fait toujours avec les mains et les pieds, jamais avec les genoux, coudes, tibias, avant-bras… votre corps vous en remerciera !

V) Sans les jambes
Vous devriez avoir ce qu’il faut pour effectuer un bon climb-up sur un mur… reste que les conditions pour le faire ne sont pas toujours idéales… le mur peut glisser, être en surplomb, la place pour utiliser des mouvements de jambe peut manquer, etc.
Il convient donc de travailler de l’entrainer dans des situations difficiles (pieds mouillés, mains plus ou moins écartées…) et dans des formes variées. Il est par exemple possible de l’effectuer en utilisant uniquement les bras (remarquez qu’alors les poignets se situent au coin du mur, en « false grip » afin de faciliter la phase de transition entre traction et répulsion, il convient de ne pas trop avancer les mains sur le mur non plus, au risque de vous ouvrir la peau des avant-bras) mais à vous de trouver des idées en fonction de votre environnement !
Voici d’autres possibilités à expérimenter:


Parkour en « 1930 » (sic)


Voir la vidéo

On voit souvent cette vidéo ressurgir et être repartagée en masse. Il s’agit ici de remettre quelques en idées en ordre. Les deux cascadeurs présentés ici sont Arnim Dahl, et John Ciampa. Coïncidence amusante, ils sont tous deux nés en 1922, il n’est donc pas possible que cette vidéo date de 1930, ils auraient alors eu à peine 8 ans ! Les vidéos de Ciampa, qui forment l’essentiel de ce clip, datent de 1942, celle de Dahl (apparemment, uniquement la séquence des sauts sur un tram) date probablement d’après 1949, puisque c’est à ce moment qu’il a commencé sa carrière de cascadeur.
Si les mouvements peuvent être effectivement rapprochés de ceux du parkour, la manière de pratiquer, elle, est totalement différente. Arnim Dahl s’est brisé plus d’une centaine d’os dans sa carrière, et selon sa page wikipedia, a passé 4 ans de sa vie à l’hôpital ! « Etre et durer » passe à la trappe lorsqu’il s’agit de faire des cascades.

Il s’agit bien d’un exemple parmi d’autres montrant que les mouvements du parkour existent depuis longtemps, mais c’est un truisme: le parkour s’est beaucoup inspiré de la méthode naturelle de George Hébert (1912), qui lui même n’avait inventé que la méthode. Peut-être peut on dire que le parkour est nouveau en ce qu’il est une pratique soumise à un certain nombre de valeurs et d’objectifs particuliers, et qu’une de ses parties essentielles est l’exploration et la réappropriation de son environnement. Dire que le parkour a toujours existé est comme dire que le sport a toujours existé: cela veut tout dire et rien dire à la fois.

-Yann Daout

La compétition et le parkour

Parkour Lausanne s’oppose à toute forme actuelle de compétition dans le parkour. Voici un article écrit par Yann Daout en expliquant les raisons, accompagné de quelques pistes de réflexion et d’action pour s’accommoder de ce monde du sport-compétition dans lequel on vit: La compétition et le parkour
Ce document est également disponible en PDF: ici
And it is now available in english: here

Pro parkour Against Competition

Résumé de la Loz Jam 2014 (avec David Belle et Sébastien Foucan)

Le week-end dernier (18-19.07.14), nous avons eu la chance de rencontrer David Belle et Sébastien Foucan, ici même, à Lausanne. Voici un bref résumé de la raison de leur venue, et de ce qui s’est dit durant ces journées.

 Vendredi 18 juillet, David et Sébastien se sont rendus au CIO (Comité International Olympique) à Lausanne, pour leur présenter le parkour et le freerunning. Le CIO a d’évidence dû être impressionné : ce n’est pas tous les jours qu’ils rencontrent les fondateurs d’une discipline sportive ! De plus, cela représente pour eux une chance de redonner une dynamique au sport institutionnel, qui est resté le même trop longtemps, commence à s’essouffler et mériterait d’évoluer en s’inspirant des modèles alternatifs dont le parkour et le freerunning sont parmi les meilleurs exemples.

Une cinquantaine de traceurs de la région, mais également de France, Espagne, Danemark et Suède les attendaient à la sortie de leur réunion. Après avoir regardé la scène amusante de Sébastien, fou de joie, courant et sautant partout, se jetant dans la fontaine, grimpant à toute vitesse dans un arbre puis redescendant pour aller piquer une tête dans le lac, nous avons pu discuter avec Mark Cooper, ancien collaborateur du CIO, qui accompagne David et Sébastien dans leurs démarches et projets associatifs.

Pour les fondateurs, le but est d’obtenir une reconnaissance institutionnelle du parkour/freerunning. Cela permettrait d’obtenir bien plus facilement des subventions pour des associations ou des évènements, une intégration dans les programmes scolaires, etc. bref, de mettre le parkour au même niveau que les autres pratiques sportives, ce qui est beaucoup plus difficile sans reconnaissance du CIO. Pour ce faire, il faudrait que 50 pays de par le monde reconnaissent le parkour au niveau national. Pour l’instant, ce nombre s’élève à 11, il reste donc du chemin à faire. Etant par exemple statué, ici à Lausanne que ne peuvent bénéficier de subventions et d’aides uniquement les associations et clubs sportifs appartenant « à une fédération sportive nationale », il parait clair que la reconnaissance institutionnelle est une condition nécessaire au développement de la discipline à large échelle.

Le but est également de pouvoir mettre le parkour au service de l’humanité, notamment par des interventions humanitaires, étant donné qu’il est très accessible, ne nécessite aucun matériel, et permet aux individus de reprendre confiance en eux, entre eux, et en leur environnement, en plus de développer des qualités physiques exceptionnelles. C’est un projet qui a toujours intéressé les fondateurs, mais qui serait largement facilité par la mise en place d’un réseau de contacts, que permettrait la reconnaissance institutionnelle de la discipline.

Ce projet porterait le nom de « Fédération Internationale de parkour », pour correspondre au format du CIO. Mais David et Sébastien préfèrent parler d’un « mouvement » international. En effet, le but n’est pas la codification, la règlementation des disciplines, la compétition, la mise en place de sponsors, d’un système de licences ou de qualification universelle pour les coachs/entraineurs/enseignants de parkour. Il s’agit de faire reconnaitre la discipline à part entière avant que d’autres individus ne s’en emparent pour leurs intérêts personnels (WFPF, Parkour Generations et d’autres ont de tels projets en cours). David et Sébastien ont la légitimité et la force symbolique pour le faire, bien plus que n’importe quels autres individus ou groupes. A noter que, bien qu’il n’était pas présent à Lausanne, Charles Perrière fait également partie de ce projet.

S’est ensuivi un débat sur la compétition, avec notamment une intervention de Tim Shieff. Comme d’habitude, le nombre d’intervenants, le peu de temps et le manque de préparation n’ont pas permis d’élever le débat au niveau qui serait utile actuellement. La question de la compétition reste ouverte. Elle se fait déjà, et une reconnaissance institutionnelle du parkour et du freerunning ne pourrait pas l’arrêter (et cela ne fait pas partie des objectifs de ce projet), mais permettrait probablement de travailler à des formes compétitives, ou d’autres types de spectacle marchandisable plus représentatifs du parkour, plus positif (ou moins négatif selon le point de vue) pour la discipline. S’il y a bien un élément qui mérite réflexion aujourd’hui, c’est celui-ci.

Il reste cependant pour nous d’autres questions en suspens : comment une reconnaissance de la discipline, une formation d’enseignants reconnus, des compétitions, bref une institutionnalisation de certains éléments de la discipline pourrait-elle se faire sans codification, réglementation, universalisation, normalisation ? Quels sont les intérêts économiques, politiques et personnels qui vont entrer en jeu dans cette entreprise, et comment vont-ils influencer la concrétisation de ce projet, poussant à faire des concessions, etc. ? Si le principe et les idées directrices de ce Mouvement International pour le parkour semblent capables d’amener beaucoup de bonnes choses, son application concrète semble pour l’instant floue et improbable. Mais cela ne va certainement pas se faire du jour au lendemain, on a donc le temps de réfléchir aux possibilités qui nous sont offertes, et dans l’attente continuer à développer le parkour à notre façon et avec nos propres moyens.

Le lendemain, le samedi 19 juillet, a permis aux discussions de s’arrêter et au mouvement de commencer. Rendez-vous à 10h à la fontaine du CIO, à Vidy, pour un échauffement d’une demi-heure orchestré par Tim Shieff, qui venait de terminer l’interview de David (disponible ici: https://www.youtube.com/watch?v=ZXVvjtG2H8c). Une photo de groupe sur la fontaine, avant de se déplacer en direction des ruines romaines de Vidy. Là, les traceurs ont pu bouger à leur convenance. On a pu remarquer la distance respectueuse que les traceurs marquaient avec David, présent durant toute la matinée. Quelques-uns sont allés discuter avec lui individuellement pendant que les autres bougeaient, puis, à un moment donné, un grand cercle s’est assemblé devant David qui discutait avec un traceur. Il a alors changé d’interlocuteur pour s’adresser au groupe entier, avec quelques rappels des valeurs et principes qui lui sont chers : bouger et être soi-même, s’inspirer des autres mais ne pas les copier intégralement ; être fort pour être utile ; être capable de pouvoir bouger sans avoir besoin de s’échauffer afin d’être toujours prêt ; écouter son corps… il a également mentionné qu’il était content d’être là et de voir tout le monde bouger.

Avant de partir, il a confirmé qu’il avait eu du plaisir à voir que les traceurs n’étaient pas venus uniquement pour le voir, mais bien pour bouger et partager un moment ensemble. Il a précisé qu’il reviendrait à des évènements, ici ou ailleurs, probablement à l’improviste, sans annonce publique, afin de ne pas provoquer d’attente et de créer une petite surprise pour les traceurs s’y étant déplacé. On risque de le revoir, donc !

En début d’après-midi, un groupe est resté avec Natalia Ivanova pour un workshop aux ruines romaines pendant que les autres traceurs se dispersaient à travers la ville pour profiter des différents spots jusqu’en fin d’après-midi.

Toute la journée s’étant déroulée dans le calme, le respect et la bonne humeur, sous un grand soleil, et sans incident notable, on peut considérer que ce week-end était une réussite totale et que nous sommes prêts à renouveler l’expérience 😀

Merci encore à tous les traceurs présents, et à bientôt !

Parkour Lausanne